dimanche 24 décembre 2017

Francesca da Rimini

Ricardo Zandonai, musique
Tiro Ricordi, livret, d'après la pièce de Gabriele D'Annunzio
créé le 19 février 1914 au Teatro Regio di Torino
Opéra National du Rhin, Nouvelle Production

Francesca da Rimini de Ricardo Zandonai n'est pas un opéra vériste. Ainsi s'exprimait Giuliano Carella, directeur musical, au début de son intervention dans un entretien avec Eva Kleinitz, directrice de l'ONR (1). Le sujet, tiré du cinquième chant de l'Enfer de la Divine Comédie de Dante, ne traite évidemment pas des aléas prosaïques de la vie quotidienne dans les milieux populaires comme dans Cavalleria rusticana ou bien Pagliacci, il navigue entre la vérité historique et le mythe. Le pathos parfois exacerbé qu'on associe volontiers au Vérisme est absent de cette œuvre. Francesca da Rimini est une héroïne dont l'angoisse existentielle et la conscience lucide d'un destin funeste brident quelque peu les manifestations extraverties et les élans passionnés excessifs. Le nom de Gabriele D'Annunzio, auteur de la pièce dont est tiré le livret, auteur également du Martyre de Saint Sébastien mis en musique par Debussy, n'a rien à faire avec le Vérisme et est associé au Symbolisme, courant artistique très vivant à la fin du 19 ème siècle. La virtuosité verbale extraordinaire de ces deux œuvres reflète aussi chez D'Annunzio une certaine fascination pour la décadence.

Francesca et Paolo, photo Klara Beck

La musique à la fois raffinée, mystérieuse et parfois fantastique, est typiquement post-romantique. Zandonai (1883-1946), élève de Mascagni, plus jeune que Puccini d'une génération, est forcément influencé par ses ainés italiens mais également par Richard Wagner, Richard Strauss, Claude Debussy et Paul Dukas. Compte tenu de la date de création (1914), cette musique ne m'apparait en rien révolutionnaire mais est bien de son temps. Le premier acte, un bijou finement ciselé, est pour moi le meilleur des quatre, la musique y est vraiment envoûtante et d'une intense originalité. L'introduction en secondes dissonnantes est très hardie au plan harmonique et m'évoque même Janacek. La scène 4: Oime! Che adesso io provo...est une des plus belles choses qui m'aient été données de voir et d'entendre...Un orchestre scintillant accompagne le choeur de femmes et Francesca. Dans les trois actes suivants, les exigences de l'action dramatique brident un peu les recherches harmoniques et sonores. Mais le tout est d'une haute portée artistique et combine avec maestria la tradition italienne d'un bel canto relativement sobre avec l'esthétique wagnérienne. Tandis que l'acte II décrit avec une véhémence parfois un peu bruyante, une bataille opposant les Malatesta aux Parcitade et qui voit la victoire du clan Malatesta, une ambiance impressioniste règne dans l'acte III dans lequel Giuliano Carella a vu une influence de Debussy, auteur en 1905 du poème symphonique La Mer (1). Le magnifique duo d'amour entre Paolo et Francesca aux réminiscences Tristanesques est pour moi le sommet de l'acte. Au quatrième acte, la scène entre Malatestino et Giovanni est très violente et la musique très dissonante est quasiment expressioniste. Dans la scène suivante, l'héroïne évoque devant sa suivante Biancofiore des souvenirs heureux avec mélancolie mais elle est rattrapée par son destin. Surprise dans les bras de Paolo (magnifique second duo d'amour) par Giovanni, elle périt de la main de son époux dans une scène d'une grande concision.

Smaragdi et Francesca, photo Klara Beck

Nicola Raab a fait le choix de l'unité et de la sobriété dans une mise en scène qui veut évoquer un Moyen-âge légendaire, celui de Tristan et Isolde, plutôt que la vérité historique du conflit entre Guelfes et Gibelins. Durant certaines scènes, le double représentant la jeune Francesca agit en même temps que la Francesca de l'instant présent. Ce procédé du double dont on a usé, par exemple dans le Pelleas et Mélisande mis en scène à Aix en Provence par Kathie Williams, est utilisé ici avec discrétion. Le décor de Ashley Martin-Davis consiste en parois planes ou circulaires. Le cercle est à la base de la conception à la fois temporelle et spatiale de la mise en scène. Dès le premier acte, la boucle et bouclée car la mort de Francesca y est déjà annoncée. De la mort à la mort nous dit Nicola Raab (1). La couleur est le gris, un gris doux et lumineux quand le passé plus heureux est évoqué, un gris sinistre lors des scènes de violence et de guerre. La mer est évoquée avec poésie à l'acte III. Les différentes nuances de gris sont exaltées par les éclairages subtils de James Farncombe. Les costumes (Ashley Martin-Davis) discrets et seyants sont ceux d'un Moyen-âge rêvé plutôt que celui d'une reconstitution historique. La mise en scène réserve des zones de mystère. A plusieurs reprises au cours de spectacle, on entend un hurlement, que l'on peut attribuer prosaïquement à un prisonnier qu'on torture mais dans lequel on peut aussi voir l'âme tourmentée de Francesca (1). De même à l'acte III, le personnage de Smaragdi (l'esclave un peu magicienne qui apporte un breuvage que boivent Francesca, Paolo, Giovanni et Malatestino) que d'aucuns rapprochent de celui de Brangaene dans Tristan et Isolde, pourrait exprimer tout ce que Francesca n'ose pas dire.

Duo d'amour, photo Klara Beck
Le personnage de Francesca, présent durant les quatre actes, monopolise la scène, Saloa Hernandez soprano, l'a incarné de façon magistrale. Sa première intervention m'a coupé le souffle tant sa voix, émergent du choeur des femmes et du quintette vocal de ses suivantes, s'impose par le timbre et par la corpulence. Cette impression fut confirmée dans les deux magnifiques duos d'amour aux accents wagnériens dans leurs phases finales. Sa voix dont l'intonation était parfaite dans les nombreux suraigus de la partition, triompha particulièrement dans des graves aussi dramatiques que puissants. Le ténor Marcelo Puente lui donna la réplique dans le rôle de Paolo avec brio et beaucoup d'engagement. Familier du rôle de Cavaradossi, il se montra vocalement performant dans un rôle aussi exigeant que celui du chef d'oeuvre de Puccini. Sa ligne de chant est harmonieuse et son intonation parfaite, notamment dans les suraigus des deux duos d'amour. Marco Vratogna est un baryton puissant qui donna à Giovanni lo Sciancato beaucoup de présence. Tom Randle, ténor, incarne le personnage malveillant et pervers de Malatestino avec hargne. Sa performance dans le duo avec Giovanni à la fin du troisième acte fut remarquable. Idunnu Münch d'une voix de mezzo-soprano, voire de contralto, au timbre envoûtant rendit justice au personnage énigmatique de l'esclave Smaragdi. Francesca Sorteni fut souveraine dans le personnage de Biancofiore, confidente de Francesca. Son timbre de voix enchante à chacune de ses apparitions. Marta Bauzà, Claire Péron et Fanny Lustaud (Garsenda, Altichiara et Adonella, respectivement, suivantes de Francesca) formèrent avec Biancofiore un quatuor vocal séduisant. Leurs interventions solistes furent impeccables. Josy Santos (mezzo-soprano) n'intervient qu'à l'acte I dans le rôle de Samaritana, sœur de Francesca qui cristallise la nostalgie de cette dernière . De sa belle voix, la chanteuse en donna une représentation émouvante. Ashley David Prewett (basse), Stefan Sbonnik (ténor), Dionysos Idis (basse) donnèrent une interprétation vigoureuse, colorée et pittoresque, respectivement, d'Ostasio, de Ser Toldo et du ménéstrel.

Francesca et ses suivantes, photo Klara Beck

Giuliano Carella connait son sujet (l'opéra italien de la fin du 19ème siècle au début du 20ème siècle) à fond. Il a fait vivre cette magnifique partition qui sera une découverte pour beaucoup avec un enthousiasme communicatif. Dans un orchestre Philharmonique des grands jours, difficile de distinguer des pupitres tant l'exécution me sembla homogène. La voix de l'orchestre retentit avec luxuriance grâce à un ensemble instrumental très fourni mais également par quelques instruments solistes inhabituels comme la Viola Pomposa ou le luth (2), censés donner une couleur médiévale et une note historicisante. J'ai noté également dans l'orchestre une harpe omniprésente, un célesta féérique et une flûte basse qui bénéficie d'un étonnant solo. Enfin, les interventions des choeurs mixtes et des choeurs féminins (direction Sandrine Abello)  furent splendides. 

(1) Giuliano Carella et Nicola Raab répondent au questions d'Eva Kleinitz, directrice de l'ONR, librairie Kléber, 7 décembre 2017.
(2) La viola Pomposa, instrument de la famille des violons, à cinq cordes Do 2, Sol 2, Ré 3, La 3 et Mi 4. Sa tessiture est celle d'un alto, étendu vers l'aigu grâce à une corde mi supplémentaire.
(3) Ce texte est une version plus développée de mon compte rendu dans Odb-opéra: http://www.odb-opera.com/viewtopic.php?f=6&t=19692

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