mercredi 9 août 2017

Li zite 'n galera Leonardo Vinci

Li Zite 'n galera (Les fiancés en galère), commedia in musica dont la musique est de Leonardo Vinci (1690-1730) et le livret de Bernardo Saddumene a été représenté en 1722 au Teatro dei Fiorentini à Naples (1). Le livret est écrit en napolitain. Contrairement à ce qu'on entend souvent, le napolitain qui est parlé actuellement par plus de la moitié de la population de Naples et une partie importante de celle de la région de Campanie soit plusieurs millions de personnes, n'est pas un dialecte. Les formes écrites du napolitain sont étayées par une grammaire très élaborée (2). Cet idiome a donné lieu à une littérature abondante. Les textes de milliers de chants (cinq cent rien que pour le poète Salvatore di Giacomo, 1860-1934) dont certains remontent au 13 ème siècle (3), de poèmes, de pièces de théâtre et les livrets de dizaines d'opéras, notamment au dix huitième siècle ont été pensés et écrits en napolitain. Ces éléments permettent d'affirmer que le napolitain est une langue régionale ce que l'UNESCO a confirmé en la déclarant au patrimoine mondial en 2013.
Cela dit, la compréhension du napolitain ancien n'est pas simple même si l'on lit l'italien. Au cours de ce travail, l'ouvrage de Michele Scherillo: L'opéra buffa napoletana durante il settecento, Storia letteraria (1) a été un guide précieux.

Naples au temps de Salvatore di Giacomo, photo de Giacomo Brogi (1822-1881).

Li zite 'n galera est un des premiers opéras bouffes représenté à Naples. Au 17ème siècle, les opéras de Francesco Cavalli, Luigi Rossi, Giulio Strozzi, etc....mélangeaient éléments dramatiques et comiques. Réagissant contre des scénarios partant dans tous les sens, les librettistes décidèrent en début de 18ème siècle d'appliquer à l'opéra les principes (unité de lieu, unité de temps...) du théâtre classique, créant ainsi un genre noble, l'opéra seria, traitant de sujets issus de mythes ou mythologies, mettant en scène des dieux ou déesses ou bien des personnages de la haute société dans des situations invraisemblables. Parallèlement un genre plus populaire, traitant de thèmes familiers de la vie quotidienne et impliquant des gens du peuple, vit le jour. Ces dernières œuvres, appelées commedia per musica ou bien opera buffa, étaient souvent écrites à partir de livrets en langue napolitaine (1).
Selon Michele Scherillo, le premier opéra buffa représenté en 1709 à Naples, fut sans doute Patro Calienno de la Costa, commedeja pe museca de lo Dottore Agasippo Mercotellis, posta 'n museca da lo Segnore Antonicco Arefece. Ce dernier compositeur est connu actuellement sous le nom d'Antonio Orefice (1685-1727) en tant que compositeur de plusieurs dramme per musica et commedie per musica en napolitain. Patro Calienno obtint un très grand succès lors de sa création, malheureusement il semble que la musique soit définitivement perdue. Plusieurs autres comédies suivirent mais vers 1720, Pietro Metastasio surgit avec ses livrets seria, monopolisa la scène napolitaine et fit tomber l'opera bouffe en disgrâce jusqu'à l'année 1730 environ. Toutefois Bernardo Saddumene (?-1734?) dont la carrière fut météorique, réussit à faire représenter plusieurs comédies, dont Le zite 'n galera (1).

Li zite 'n galera a été sorti de l'oubli en 1979 au théâtre La Pergola de Florence grâce à une mise en scène de Roberto de Simone dirigeant une palette exceptionnelle d'acteurs chanteurs. Depuis Antonio Florio et la Capella di Turchini réalisèrent une nouvelle production de ce spectacle et un enregistrement par le label opus 111, paru en 2000 (OPS 30-212/213), a permis de populariser l'oeuvre. Plusieurs commentaires ont été écrits à propos de cet enregistrement exceptionnel à tous points de vue dont un texte particulièrement intéressant (4).


Vêtue d'habits d'homme et sous le faux nom de Peppariello, arrive à Vietri une jeune fille, à la recherche d'un gentilhomme nommé Carlo qui, tantôt, lui avait juré amour éternel. Elle le retrouve mais lui a oublié cet amour de jeunesse. Au cours de sa recherche, toujours déguisée en homme, elle suscite involontairement l'amour d'une jeune fille, Ciomma, qui fait la sourde oreille aux déclarations de Carlo, Titta, le barbier Col'Agnolo, et le jeune garçon Cicariello. A cause de de Ciomma, le faux Peppariello doit se battre, contre son gré, en duel contre Carlo ! Au troisième acte débarque une galère remplie d'esclaves destinées à être vendus au Grand turc. Le capitaine des corsaires aperçoit alors Peppariello et dans son habit d'homme, reconnaît avec colère sa fille Bellucia. Carlo se montre alors et le capitaine le fait emprisonner sans ménagements. La compagnie supplie alors le capitaine de libérer Carlo et le capitaine finit par accepter. Des réjouissances générales accompagnent les noces de Carlo et Bellucia.

Comme dans l'opéra vénitien de Cavalli, le déguisement est ici la base de l'action dramatique. De plus, de nombreux rôles masculins (Carlo, Titta, Ciccariello) sont joués et chantés par des femmes et certains rôles féminins (Meneca) sont chantés par des hommes, contribuant à la confusion des genres. Les personnages sont inspirés vraisemblablement de la comédie italienne. A part cela, le livret est tiré par les cheveux et exploite des recettes bien huilées, concoctées avant tout pour plaire au public (quiproquos, turqueries, intervention d'un deus ex machina etc...) et le comique de situation prime largement sur le sens général.
La musique transfigure un livret amusant et sans prétention. Leonardo Vinci que l'on connait surtout pas ses opéras seria (Artaserse en particulier), se montre très à l'aise dans cette comédie et dans une musique qui ne rougit pas face à celles contemporaines de Haendel, Vivaldi ou Porpora. Au plan formel, l'opéra ne se distingue pas vraiment des opéras séria contemporains et, comme eux, se compose d'une suite d'airs entrecoupés de récitatifs secs. Chaque acte se termine par un petit ensemble (duetto, terzetto, quintette). Comme dans l'opéra seria, les airs sont de type da capo AA'BAA'' (A' et A'' représentent des variations d'un couplet A) et généralement courts, évitant ainsi la monotonie inhérente à cette structure. Le rythme de l'action est endiablé et les personnages parlent vrai. L'humour est partout présent par petites touches. A travers ces scènes du quotidien, c'est la vie qui palpite dans chaque épisode (1).

Voici quelques passages marquants :
Acte I
L'opéra s'ouvre par une aria de Cicariello : Vorria addoventare sorecillo. (je voudrais devenir une souris). Il s'agit d'une chanson populaire napolitaine d'une troublante poésie, au rythme 12/8 lancinant et aux paroles impertinentes qui sera reprise quelques décennies plus tard par Giovanni Paisiello dans sa comédie Pulcinella vendicato nel ritorno di Marechiaro, un opéra bouffe en napolitain, inspiré de la commedia del arte qui présente beaucoup d'analogies avec Li zite 'n galera (5). Le jeune garçon cherche désespérément à conquérir une femme et ce personnage qui va également se travestir en femme, anticipe étonnamment Cherubino, né un demi-siècle plus tard.
L'aria de Bellucia (déguisée en homme sous le nom de Peppariello) : So' sciore senz'addore...(Je suis une fleur sans odeur...) illustre bien les ambiguités troublantes et sensuelles du travestissement. A propos de Ciomma qui est amoureuse d'elle, elle dit : E Ciomma vo’ ‘no frutto, Ch’io no le pozzo dà (Ciomma veut un fruit que je ne peux lui donner).
L'aria de Meneca : Ll’ommo è commo a ‘no piezzo de pane, est une aria di paragone (air de comparaison ou de métaphore dont raffolaient les spectateurs de l'époque). La vieille femme compare l'homme à un morceau de pain ! Ce dernier peut-être frais ou rassis.
Acte II
Aria di Carlo : Vi’ che teranna! Che ngannatore...Aria di furore typique de l'opéra seria.
Aria di Meneca. La vieille femme qui poursuit Bellucia (Peppariello) de ses assiduités, se confie au jeune Ciccariello mais ce dernier murmure in petto: È lo vero retratto de la pesta (C'est le vrai portrait de la peste). Ce dialogue irrésistible aboutit à une tarentelle endiablée !
Terzetto, Bellucia, Carlo, Ciomma. Fortuna cana, Oh Dio ! Très beau terzetto dont l'écriture très soignée, seul passage polyphonique de l'oeuvre, est tout à fait typique de l'opéra seria.
Acte III
Duetto Carlo, Bellucia. Che buo' che spera ? C'est le duo principal des deux amoureux, écrit dans une tonalité mineure, et soutenu par un orchestre très expressif, c'est sans doute le sommet émotionnel de l'opéra.
Le bateau des turcs rempli d'esclaves débarque au son des trompettes, des tambours et du canon. Après l'aria di guerra du capitaine, on apprécie une amusante scène entre Meneca et le turc Assan : Meneca pense que les pirates vont enlever les plus belles femmes pour les emmener au sérail et s'inquiète, car elle sera la première choisie. La scène désopilante se termine par une sorte de marche turque avec un basson et un hautbois bien bavards.
Duetto Cicariello-Rapisto : Core mio, carillo, carillo... Charmante scène avec onomatopées, prototype des innombrables duos comiques des opéras du futur.
Aria di Ciomma. Nuje femmene simmo...Sur un rythme de...valse, c'est un délicieux chant sans histoires, mis à part les reflexions désabusées de Ciomma sur la condition des femmes..

Cet opéra est un enchantement, il s'écoute avec délices. Nul doute que son influence sur les compositeurs à venir sera très grande. La bibliothèque du conservatoire San Pietro a Majella de Napoli contient des trésors de la même époque qu'il serait passionnant de mettre à jour! On retrouve cet esprit léger et joyeux de l'opéra bouffe napolitain dans nombre de comédies ultérieures: La serva scaltra de Johann Adolph Hasse (1729), Il paratajo de Niccolo Jommelli (1750), Le serve rivali de Tommaso Traetta (1766), La canterina (1766) et Il mondo della luna (1776) de Joseph Haydn et surtout le remarquable Pulcinella vendicato (1765) de Giovanni Paisiello. Ce dernier a aussi été sorti de l'oubli par Antonio Florio et la Capella de' Turchini (5).


  1. Michele Scherillo, L'opéra buffa napoletana durante il settecento, Storia letteraria. First published 1917, reprint 2016 in India, Delhi-110052, Distributed by Gyan Books PVT. LTD. ISBN 4444000059778PB
  2. Carlo Iandolo, 'A lengua 'e Pulecenella, Grammatica napoletana, Franco Di Mauro Editore, Sorrento-Napoli, 1994.
  3. http://piero1809.blogspot.fr/2014/10/le-chant-populaire-napolitain.html
  4. L'enregistrement de Li zite 'n galera par Antonio Florio et la Capella de' Turchini (opus 111) est désormais épuisé. On espère qu'il sera réédité car il sera difficile de faire mieux !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire