lundi 3 juillet 2017

Les quintettes à cordes de Mozart

III. Conclusion

Les quintettes à cordes de Mozart, œuvres de commande?
Dans le quintette en si bémol K 174 de 1773, Mozart, enthousiasmé par les deux quintettes de Michael Haydn, veut montrer à ses proches et à lui-même ce qu'il sait faire. Treize ans plus tard, l'olympien quintette en do majeur K 515 et le tragique quintette en sol mineur K 516 naissent dans des circonstances mal définies. Aucun commanditaire : éditeur, institution ou simple particulier ne semblant avoir sollicité Mozart, il est possible que ces deux quintettes proviennent d'une libre initiative du compositeur (1). On a invoqué le décès de Leopold Mozart survenu le 28 mai 1787 pour expliquer le caractère désespéré du quintette en sol mineur mais en fait ce dernier a été composé le 16 mai 1787, avant le décès de Leopold. Le quintette en ré majeur K 593 et le quintette en mi bémol majeur K 614 auraient été commandés par Jean de Tost, un riche négociant pour qui Joseph Haydn venait de dédier ses six quatuors à cordes opus 64. Ce n'est toutefois qu'une hypothèse car il n'existe aucune dédicace adressée à Tost. Le quintette en ré majeur voit le jour en décembre 1790 après une longue période de six mois pendant laquelle Wolfgang Mozart ne compose pratiquement plus rien, chose exceptionnelle chez ce compositeur d'ordinaire hyperactif. Curieusement ces deux quintettes pour Jean de Tost sont écrits dans le même ordre et les mêmes tonalités, ré majeur et mi bémol majeur, que les deux derniers quatuors de l'opus 64 de Haydn et présentent avec ces deux quatuors des ressemblances qui ne peuvent pas être dues au hasard.. 
En tout état de cause, chacun des quatre grands quintettes K 515, 516, 593 et 614, est une oeuvre à part et une manifestation d'individualisme toute romantique. On a retrouvé un projet assez développé de quintette en la mineur K 515c. Cet admirable esquisse a été abandonnée par Mozart, on se demande pourquoi. Elle contient des idées et des accents qu'on ne retrouve dans aucune de ses oeuvres. On peut l'écouter dans un médium bien connu d'hébergement de videos (4). 

Wolfgang Mozart en 1789, portrait ressemblant de Doris Stock

Le quintette avec deux altos, nouveau genre musical.
Le quatuor à cordes est considéré comme un genre musical idéal : il reproduit au plan instrumental, le quatuor vocal: soprano (premier violon), alto (deuxième violon), ténor, (violon alto), basse, (violoncelle) et permet donc d'exprimer parfaitement avec quatre instruments à cordes les idées et les affects les plus variés et les plus élevés. Les quatre voix étant le plus souvent indépendantes permettent d'utiliser au mieux le contrepoint et la polyphonie. Les fugues grandioses qui terminent trois des quatuors opus 20 de Joseph Haydn en témoignent éloquemment. Mais plus généralement le quatuor à cordes est le vecteur idéal pour pour véhiculer l'art de la conversation. Quel était dans ces conditions pour Mozart l'intérêt d'ajouter un alto supplémentaire  à une formation qui se suffit pleinement à elle-même ?
Tous les témoignages concordent pour dire que l'alto est parmi les instruments à cordes, le préféré de Mozart. C'est ce dernier d'ailleurs qui tenait la partie d'alto lors de séances de quatuor à cordes avec ses amis dont l'une est restée dans toutes les mémoires puisqu'elle associait Karl Ditters von Dittersdorf au premier violon, Joseph Haydn au second violon, Wolfgang Mozart à l'alto et Jan Vanhal au violoncelle.. L'addition d'un deuxième alto modifie le centre de gravité du son en le déplaçant vers le grave. En nourrissant le medium, le deuxième alto permet aux deux violons de jouer à l'octave, donnant lieu ainsi à des effets orchestraux dramatiques comme dans l'allegro initial du quintette en sol mineur K 516 ou grandioses comme dans la coda du premier mouvement du quintette en mi bémol K 614 ou bien celle du dernier mouvement du quintette en do majeur K 515. En jouant souvent à la tierce ou bien à la sixte, les deux altos produisent aussi un son original et flatteur. Cet effet sonore est particulièrement frappant dans le deuxième thème de l'allegro initial du quintette en do K 515, dans le trio du menuet du quintette en sol mineur K 516 et de l'allegro initial du quintette en mi bémol majeur K 614. Enfin le premier alto, libéré d'un rôle harmonique qui est désormais confié au deuxième alto, peut chanter librement à l'instar du premier violon comme c'est le cas dans l'andante du quintette en do K 515, l'adagio non troppo du quintette en sol mineur K 516 ou le mouvement final du quintette en ré majeur K 593. Ainsi Mozart profite-t-il au mieux des nouvelles possibilités qu'apportent le deuxième alto. Enfin si le quatuor à cordes est idéal pour la conversation entre quatre voix indépendantes, l'addition d'un cinquième protagoniste change la donne, ce n'est plus une conversation à quatre qu'on entend mais un ensemble, une assemblée, selon Robert Schumann (1).


De droite à gauche, Joseph Haydn, Jan Vanhal, Wolfgang Mozart, Karl von Dittersdorf 

Postérité des quintettes à deux altos de Mozart
En composant ses six quintettes, Mozart, allant bien plus loin que Michael Haydn, créateur de ce genre musical, donne ses lettres de noblesses à une formation dont la postérité sera ensuite très importante (3).
En 1801 Luigi Boccherini (1743-1805) fait publier une série de onze quintettes avec deux altos. Ces quintettes ne semblent pas avoir été enregistrés, du moins à ma connaissance.
Ludwig van Beethoven (1770-1827), entre 1793 et 1796, compose un premier quintette en mi bémol majeur opus 4. Ce quintette est suivi par un second quintette en do majeur opus 29, composé en 1801. En 1817 Beethoven publie un troisième quinttete en do mineur opus 104. Ces trois quinttettes sont des œuvres intéressantes qui mériteraient d'être plus connues. Centrées sur la beauté mélodique, elles n'ont pas l'audace et le caractère novateur des quatuors à cordes mais possèdent les qualités des plus belles œuvres de Beethoven, notamment la solidité de l'architecture et la noblesse de l'inspiration, tout en regardant souvent vers Mozart. L'adagio du quintette en do majeur d'une grande beauté mélodique évoque le célèbre andante de la sonate pour piano et violon en si bémol majeur K 378. Tandis que les trois premiers mouvements restent confinés dans le cadre de la musique de chambre classique, c'est un orchestre qu'on entend dans le quatrième mouvement avec des trémolos, des marches harmoniques aux basses et un volume sonore généreux. Le quintette en do mineur opus 104 est en fait une transcription très réussie, pour quintette avec deux altos, du trio pour pianoforte, violon et violoncelle opus 1 n° 3 en do mineur publié en 1795 et dédié au comte Karl Alois von Lichnowsky, le même qui avait trainé Mozart devant les tribunaux.
George Onslow (1784-1853) composa neuf quintettes avec deux altos principalement au début et à la fin de sa carrière musicale.
Les deux quintettes de Felix Mendelssohn (1809-1847) appartiennent à la jeunesse du compositeur pour le premier quintette tandis que le deuxième quintette en si bémol majeur opus 87 (1845) est une de ses dernières œuvres de musique de chambre et une des plus abouties. Dans le premier mouvement du quintette en si bémol, on remarque aussi un côté orchestral tout à fait caractéristique qui jette un regard nostalgique sur les dix symphonies pour cordes que le jeune prodige composa entre 12 et 16 ans.
Les deux quintettes en fa (1882) et en sol majeur (1890), œuvres tardives de Johannes Brahms (1833-1897) comptent parmi les chefs-d'oeuvre du compositeur. Le quintette en fa opus 88 baigne dans une atmosphère paisible pleine de tendresse entrecoupée parfois de quelques orages. L'écriture instrumentale est au service de la beauté et de la plénitude sonore. Le rôle très expressif du premier alto notamment dans le mouvement lent mérite d'être souligné. Beaucoup plus passionné et véhément, le quintette en sol majeur opus 111 a un côté nettement orchestral dans son premier mouvement. Après un mouvement lent possédant quelques zones de mystère, un finale, au caractère populaire, dissipe toute ambiguïté.
Antonin Dvorak (1841-1904) composa deux quintettes avec deux altos, le premier opus 1 est une œuvre de jeunesse et le second en mi bémol majeur opus 97, de loin le plus connu,  a été composé aux Etats Unis d'Amérique en 1893 d'où son nom de quintette américain. On y trouve quelques mélodies déjà utilisées dans la symphonies du Nouveau Monde composée quelques semaines auparavant.
Mais le plus beau fleuron de ce genre musical appartient à Anton Bruckner (1824-1896). L'unique quintette en fa majeur WAB 112 (1878-9)  est une œuvre absolument fascinante dont les accents tristanesques, les modulations inouïes et les marches harmoniques chromatiques remuent l'auditeur jusqu'à la moelle. A la différences des symphonies, il s'agit d'une œuvre relativement brève et concentrée.

A l'examen de ces œuvres on peut dire que Mozart avec une géniale intuition avait pressenti la plupart des éléments qui permettront à ce genre musical de s'épanouir après lui.

(1) Georges de Saint Foix, Wolfgang Amadeus Mozart. Tome IV. L'épanouissement. Desclée de Brouwer, 1939, p 243.
(2) Marc Vignal, Joseph Haydn, En guise d'intermède, la haute maturité de Haydn. Fayard, 1988, p. 1123.
(3) Michel Rusquet,  http://www.musicologie.org/17/rusquet_mozart_chambre_cordes_quintettes.html
(4) https://www.youtube.com/watch?v=w-XhpSYxJQI

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