vendredi 16 juin 2017

Les quintettes à cordes de Mozart

II. Le temps des chefs-d'oeuvre

En 1787, Mozart entreprend la composition de deux quintettes avec deux altos, le quintette en do majeur K 515, examiné précédemment (1) et le quintette en sol mineur K 516. Ces deux quintettes sont très personnels et ne reflètent plus l'influence de Michael ou Joseph Haydn. 

Wolfgang Mozart, portrait réalisé par son beau-frère Joseph Lange
Quintette en sol mineur K 516.
Ce quintette, achevé le 16 mai 1787, a une valeur et une signification musicales comparables à celles du précédent quintette en do majeur K 515 mais diffuse en plus une intense aura émotionnelle. Après avoir élargi considérablement les cadres dans le quintette K 515, Mozart revient à des proportions plus normales dans le quintette K 516..
Premier mouvement, allegro, 4/4, structure sonate.
Cet admirable premier mouvement, très élaboré et architecturé, est en même temps très mozartien, il repose sur deux thèmes, le premier exposé sotto voce (à voix basse) n'est pas sans rappeler le début de la symphonie n° 39 de Joseph Haydn en sol mineur ; il donne lieu à une extensions aux chromatismes très expressifs. Chose unique à ma connaissance chez Mozart, le second thème est également en sol mineur (2), un accord de neuvième mineure et une suite de modulations lui donnent un caractère romantique et passionné.. Le premier thème reparait en si bémol majeur à la fin de l'exposition et donne lieu à une extension très dramatique jusqu'aux barres de reprises. Le développement est court mais intense, les deux idées principales ayant fait l'objet d'un travail thématique poussé durant l'exposition n'ont pas besoin de longs développements supplémentaires qui entraineraient des redondances. Ce développement est surtout construit autour du deuxième thème dont l'apparition en mi bémol mineur dans l'extrême grave du violoncelle a une intense portée expressive. La réexposition est profondément modifiée par la transposition du discours musical en sol mineur ainsi que par un nouveau développement aux harmonies poignantes basé sur le thème initial. Une coda basée le un premier thème dont le caractère est exacerbé par de nouveaux chromatismes, résume puissamment ce mouvement tandis qu'on note le retour du second thème très mystérieux dans les profondeurs du violoncelle.
Menuetto en sol mineur, ¾.
Il partage avec le menuetto du quatuor en ré mineur K 421 et le menuetto du quatuor en sol mineur opus 74 n°3, Le Cavalier, de Joseph Haydn, de nombreux traits communs comme de dramatiques chromatismes descendants. Les violents accords sabrés par les cinq instruments en doubles ou triples cordes lui donnent une dimension presque symphonique. Le trio en sol majeur n'apporte pas la détente attendue, il se déroule dans un clair obscur non dépourvu d'inquiétude.
Adagio ma non troppo en mi bémol majeur, 4/4.
Cet adagio est un des plus beaux mouvements lents de toute l'oeuvre de Mozart. Il est intéressant de le confronter aux mouvements lents des ultimes quatuors à cordes de Joseph Haydn car on peut toucher du doigt ce qui différencie ces deux compositeurs. Les sublimes adagios de Haydn ont une dimension mystique, quasi métaphysique, qui me semble absente chez Mozart, non seulement dans ses œuvres instrumentales, mais même dans sa musique religieuse. Chez ce dernier, le côté dramatique l'emporte presque toujours et ce mouvement lent en apporte la preuve. Sur le plan formel, il s'agit d'une structure sonate sans développement. L'adagio débute doucement avec un thème grave d'une grande plénitude mais rapidement l'inquiétude s'installe alors qu'apparaissent de nombreux chromatismes. Un deuxième thème en si bémol mineur au premier violon frappe par son expression désolée, le premier alto lui répond de manière étrange dans son registre le plus grave. Un troisième thème en si bémol majeur syncopé et lyrique possède un caractère très particulier et donne lieu à des échanges ineffables avec les autres instruments. La rentrée ne montre pas de gros changements, toutefois la transition entre le second et le troisième thème donne lieu à d'audacieuses modulations enharmoniques, les deux dessus évoluant en do bémol majeur avec plein de bémols tandis que les basses jouent en si majeur, tonalité truffée de dièzes. Ces quelques mesures très hardies amènent le troisième thème puis une courte coda très émouvante.
Adagio sol mineur 3/4.
Chose unique chez Mozart, un adagio suit un autre adagio. Il s'agit d'une sorte de lamento dramatique de caractère presque baroque du premier violon, ponctué par les pizzicatos du violoncelle et les batteries des autres instruments. Il s'enchaine au dernier mouvement.
Allegro en sol majeur, 6/8
Ce rondo dont la joie est un peu factice, est parsemé de barres de reprises, d'où de nombreuses répétitions entrainant l'impression de tourner en rond. En fait ce mouvement détonne un peu dans le contexte et rompt dans une certaine mesure l'unité de l'oeuvre. A noter que le même reproche a été fait à Beethoven dans la conclusion joyeuse de son onzième quatuor en fa mineur dit Serioso. En tout état de cause, on ne peut reprocher à Mozart de vouloir sortir du climat un peu dépressif des quatre mouvements précédents et ce rondo, riche en belles mélodies s'écoute très agréablement.

Frédéric-Guillaume II de Prusse par Anton Graff

1790 est une des pires années pour Mozart. Pourtant elle débutait bien, Cosi fan tutte vient d'être créé et a obtenu un franc succès. Mais Mozart connait de nombreux déboires, sa situation financière va de mal en pis, le prince Karl Lichnowsky lui intente un procès pour dettes, son voyage à Francfort en septembre 1790, organisé à la va-vite, lui rapporte beaucoup d'honneurs et peu d'argent. Il ne compose pratiquement plus, situation exceptionnelle chez lui, traduisant une sorte d'état dépressif. Deux quatuors à cordes K 589 et K 590 sont écrits au printemps 1790 pour le roi de Prusse (3). Il faudra attendre l'hiver pour que Mozart entreprenne la composition d'un nouveau quintette en ré majeur K 593 qui sera joué en présence de Joseph Haydn en décembre 1790.

Quintette en ré majeur K 593.
Il est le plus homogène des quintettes du point de vue du style et évolue constamment à un niveau artistique d'exception. Il donne au contrepoint une plus grande place que dans les quintettes précédents et débute par une introduction lente d'une grande profondeur.
Larghetto, ¾. Ce larghetto donne un ton à la fois grave et sérieux au quintette entier. Tout le morceau va alors consister en une interrogation mystérieuse du violoncelle, à découvert, débutant par un sforzando auquel répondront les deux violons et les deux altos avec douceur. Cette alternance question-réponse va se répéter six fois et on aboutit à un point d'orgue. Le thème au violoncelle est presqu'identique à celui qui ouvre l'adagio pour deux clarinettes et trois cors de basset K 484a, probablement contemporain.
L'allegro, 2/2, qui suit de structure sonate est très remarquable par son usage du contrepoint. Il débute par un thème magnifique de force, de fantaisie et d'esprit, comportant trois sections. Suivent des jeux contrapuntiques étonnants où les trois sections du thème vont se combiner de façon très habile et subtile. Mis à part un court intermède de caractère plus mélodique à la fin de l'exposition, on peut dire que les trois composantes du thème initial jouent le rôle principal dans ce mouvement et qu'il n'y a pas de second thème. On arrive à la fin du morceau où une surprise nous attend avec le retour du Larghetto initial un peu allongé. Le dernier mot apparaît au thème principal qui conclut de façon lapidaire un mouvement qui, à mon avis, reflète l'art de Carl Philipp Emmanuel Bach..
Adagio en sol majeur, ¾.
Ce magnifique adagio est aussi profond que celui du quintette K 516 précédent mais très différent d'esprit. Le thème est d'abord énoncé, un beau thème grave possédant beaucoup de caractère, suivi par un motif descendant au rythme surpointé. On aboutit à un intermède en ré mineur très dramatique consistant en un chant passionné du premier violon auquel le violoncelle répond par des trilles menaçants tandis que les autres instruments accompagnent de sextolets. Ce dialogue se poursuit longuement et aboutit au retour du thème initial dans la tonalité de si bémol majeur qui initie un développement, construit autour du motif descendant surpointé et se terminant par des dissonances étranges. La réexposition suit le même plan que l'exposition. On aboutit à une très belle coda pleine de sentiment basée sur le thème de l'intermède mineur. Cette coda met un point final à cet adagio, un des plus profonds et en même temps des plus rigoureusement construits de Mozart.
Menuetto et trio. C'est le triomphe de la grâce et du charme mozartien. Les idées s'enchainent avec une élégance superlative, marque d'un art arrivé à son sommet..
Allegretto 6/8, structure sonate.
Ce magnifique finale est le mouvement le plus complexe au plan contrapuntique du quintette et peut être comparé de ce point de vue au finale de la symphonie Jupiter. Il est bâti sur un thème unique de caractère populaire sur une basse de musette. Une controverse existe à propos du thème qui aurait été arrangé par une main inconnue. Le début du thème original de Mozart serait en fait une simple gamme chromatique descendante. La question est d'importance puisque le thème initial irrigue tout le mouvement comme le sang dans les veines. Certains exécutants jouent à la suite les deux finales possibles. La version munie de la gamme chromatique est plus dissonante, plus agressive, celle possédant le thème modifié est plus gracieuse et aérienne. Lequel est le finale authentique ? Difficile question à laquelle on ne peut répondre, à ma connaissance, même si j'ai une préférence personnelle pour le thème modifié. En tout état de cause ce mouvement est un prodige à la fois harmonique et contrapuntique. Décrire ce mouvement est difficile car on a du mal à dégager des sections vu que tout est matière à travail thématique et développement. Le développement proprement dit de 70 mesures débute par une modulation impressionnante (on passe en effet de si majeur à do majeur) et se poursuit avec une fugue complexe sur un sujet issu du thème principal. Le passage le plus étonnant se trouve dans la réexposition, tour de force de polyphonie à cinq voix digne de Jean Sébastien Bach où un fragment du thème principal et quatre autres fragments dérivés du même thème sont combinés avec la plus grande science, passage procurant du plaisir à l'écoute et une béatitude intellectuelle à qui sait lire la musique. Ainsi se trouve réalisée la prédiction de Mozart à propos d'un de ses concertos de piano : Cà et là...les connaisseurs seuls peuvent y trouver aussi satisfaction...Pourtant, de façon que les non connaisseurs en puissent être contents, sans savoir pourquoi...(4)

Quintette en mi bémol majeur K 614.
Comme le dit Georges de Saint Foix, ce quintette traite un sujet moins élevé que le quintette précédent (5). Le matériau thématique est bien moins riche et Saint Foix parle d'austérité franciscaine. Peut-être Mozart a-t-il voulu revenir au style de Michael Haydn dans ses divertimentos de 1786. Finies les envolées lyriques des quintettes précédents, les thèmes des quatre mouvements de ce quintette sont neutres et peu différenciés. Les surprises harmoniques sont plus rares. On ressent chez Mozart une certaine forme de repli sur lui-même.
Allegro di molto, 6/8, structure sonate. Les deux altos entonnent joyeusement le thème en sixtes suggérant deux cors de chasse, les violons répondent doucement à la tierce. Un deuxième thème également pastoral mais bien individualisé, va être chanté par le premier violon et repris par le violoncelle. Ce thème va ensuite disparaître du discours musical et le thème initial va prendre la direction des évènements. Le développement très court laisse la place à une réexposition peu modifiée. Une coda puissante et presque symphonique basée sur le thème initial relève ce que ce morceau pouvait avoir de trop facile. L'écriture est virtuose et les violons, altos et violoncelle ont fort à faire.
Andante, si bémol majeur, 2/2.
Une esquisse écrite dans la tonalité rare de la bémol majeur suggère que Mozart avait prévu au départ un mouvement lent plus profond. Le morceau réalisé est plus léger mais a une structure très originale, compromis entre le thème varié et le rondo, structure fréquente ches Joseph Haydn mais rare chez Mozart. Le thème ressemble à une ariette populaire, il fait l'objet de deux variations , dans la première, le thème est au second violon avec un contrechant très expressif du premier violon, la seconde donne le thème au premier violon avec des petites notes syncopées au second violon comme des battements d'ailes. On arrive alors à un intermède qu'on pourrait presque considérer comme une nouvelle variation tant il ressemble au thème. On note que cet intermède se termine par un passage étonnament dissonant, répété trois fois, qui surprend dans ce contexte placide. Dans la variations suivante on se délecte de gruppettos harmonieux qui circulent à tous les registres, donnent beaucoup de poésie au discours et finissent par mourir dans les profondeurs du violoncelle.
Menuetto et trio. C'est le trio qui retient toute l'attention avec un thème de laendler très dansant, il n'y a pas de barres de reprises qui pourrait couper l'élan. A la fin, les temps sont scandés vigoureusement par les basses et la mélodie est jouée par les trois dessus jouant à l'unisson, donnant à ce trio un net parfum de valse.
Finale Allegro, 2/4. Rondo sonate.
L'influence de Joseph Haydn est manifeste dans ce finale strictement monothématique. Le thème unique est quasiment celui du finale du quatuor à cordes en mi bémol opus 64 n° 6, composé par Haydn en 1790 et que Mozart aimait beaucoup. Mozart a donc adopté, à la manière de Haydn ou de Clementi, un type de mouvement basé sur un thème unique. Pour ne pas lasser l'auditeur, il fallait une science de la composition superlative. Mozart et Joseph Haydn étaient capables de tels exploits. Les énergies tenues en bride dans les mouvements précédents, se libèrent enfin. Le vaste développement, de longueur (90 mesures) équivalente à celle de l'exposition, est ici le cœur du morceau et on s'emerveille sur le fugato à deux sujets (les deux parties constitutives du thème) autour duquel ce développement est construit. Une remarquable coda de 60 mesures basée sur la combinaison sujet contre-sujet sur laquelle s'était appuyé le développement, termine ce quintette et met un point final à la production mozartienne dans ce genre musical. A ce stade de mon propos, je voudrais rendre hommage à T. de Wizewa et Georges de Saint Foix, nulle part ailleurs, je n'ai trouvé d'analyses musicales aussi pertinentes (5).



  1. Les quintettes à cordes de Mozart. A l'écoute de Michael Haydn. http://piero1809.blogspot.fr/2017/05/les-quintettes-cordes-de-mozart.html
  2. Dans une œuvre appartenant à l'époque classique, composée dans le mode mineur, sol mineur par exemple, le second thème est généralement écrit au relatif majeur, soit si bémol majeur. Lors de la réexposition, le discours musical est transposé dans la tonalité de départ, soit sol mineur.
  3. Sur les six quatuors commandés par le roi de Prusse, Mozart n'en écrivit que trois. Une seule sonate pour piano nous est parvenue sur les six sonates faciles commandées à Mozart pour la princesse de Prusse. Vu l'importance de son commanditaire et la situation financière dramatique de Mozart, cette attitude est incompréhensible.
  4. Lettre de Wolfgang Mozart du 28 décembre 1782.
  5. Georges de Saint Foix, W.A. Mozart. V. Les dernières années. Desclée de Brouwer et Cie, 1940.

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