mercredi 30 mars 2016

L'Anima del Filosofo ou le mythe d'Orphée revisité par Haydn

L'écoute de L'Anima del Filosofo de Giuseppe Haydn a été pour moi une révélation qui me fait classer très haut cette oeuvre dans mon panthéon musical.
Portrait de Joseph Haydn par Thomas Hardy (1791)

L'Anima del Filosofo ossia Orfeo ed Euridice, dramma per musica en quatre actes, écrit à Londres en 1791 sur un livret de Carlo Francesco Badini, est un opéra seria, genre très en vogue à cette époque comme l'attestent les œuvres nombreuses d'Antonio Salieri (Axur re d'Ormus), de Giovanni Paisiello (Fedra), de Cimarosa (Gli Orazi ed i Curiazi, Artemisa regina di Caria), de Alessio Prati (La vendetta di Nino)....On rappelle ici que l'opera seria traite de sujets nobles, mythologiques ou historiques et qu'une lieto fine (fin heureuse) était de rigueur.

L'Anima del Filosofo conte l'histoire d'Orfeo et d'Euridice. Créonte, père d'Euridice a imprudemment promis sa fille à Arideo. Mais Euridice est amoureuse du poète Orfeo et son amour est payé de retour. Voulant échapper à Arideo furieux, Euridice est piquée par un serpent et meurt. Avec sa lyre et son chant, le poète attendrit les esprits infernaux et est autorisé à chercher Euridice aux Enfers. Il ne doit pas regarder Euridice tant qu'il n'est pas retourné dans le monde des vivants. Euridice et Orfeo n'arrivant pas à se controler, se regardent et Euridice disparaît à jamais.

Un opéra en cinq actes qui n'en comporte que quatre. Les circonstances de la composition et de la non représentation de ce chef-d'oeuvre pour des raisons essentiellement administratives, ainsi que son analyse musicale ont été détaillés par Marc Vignal (1,2). L'opéra fut représenté pour la première fois en 1951 à Florence avec Maria Callas dans le rôle d'Euridice et Boris Christoff dans celui de Créonte (3). Tels que nous sont parvenus les quatre actes de l'oeuvre, l'opéra semble incomplet puisque cinq actes étaient prévus ainsi que le déclare de façon très explicite Haydn dans une lettre écrite à sa maitresse Luigia Polzelli le 14 mars 1791. De plus le contenu du livret de Carlo Francesco Badini ne correspond pas au deuxième titre de l'oeuvre, la philosophie n'étant évoquée que de façon marginale au 3ème acte. On peut toujours imaginer avec Marc Vignal un 5ème acte exaltant la philosophie que Haydn et Badini, sachant que l'opéra ne serait pas représenté, renoncèrent à écrire. En tout état de cause, telle qu'elle est, la structure en quatre actes est parfaitement cohérente aux plans musicaux et dramatiques. Contrairement aux Orfeo ed Euridice contemporains que Haydn avait dirigés à Eszterhàza (Gluck, 1776; Bertoni, 1788) aux conclusions optimistes, l'Orfeo de Haydn (comme celui de Luigi Rossi, 1647) se termine avec la mort définitive d'Euridice. Dans l'opéra de Haydn, la fin est particulièrement tragique, la lente plongée d'Orfeo dans les ténèbres se poursuit. Orfeo est empoisonné par les Bacchantes. Ces dernières sont finalement englouties dans une terrible tempête.

La Mort d'Orphée, 5ème siècle avant J.-C., Musée du Louvre

Inutile donc de se pencher sur ce 5ème acte dont on ne saura probablement jamais rien, par contre, on peut tout de même constater que tel qu'il nous est parvenu, cet opéra présente une lacune. Au 4 ème acte, Orfeo, imprudent et irréfléchi, malgré les recommandations du Génie, ne peut s'empêcher de poser son regard sur son épouse qui alors est enlevée pour toujours par les Furies. Cette scène dramatiquement essentielle consiste en un simple récitatif sec alors qu'on s'attend à un duetto palpitant des deux époux. On a dit que cette faille reflétait le peu d'intérêt de Haydn pour l'action dramatique. Je ne suis pas d'accord et pense que cette lacune reflète l'inachèvement du quatrième acte. D'abord Carlo Francesco Badini, auteur du livret, est aussi coupable que Haydn, ensuite il me semble probable que Haydn, arrivé à ce point de la composition de son opéra, savait qu'il ne serait jamais représenté et déjà pensait à une version de concert contenant les numéros déjà écrits les plus marquants de son œuvre (version qui fut d'ailleurs exécutée le 26 mai 1791). L'insertion d'une scène dramatique ne comportait plus aucun intérêt, dans ces conditions, pour lui.

Autre mystère. Il semble que la très belle sinfonia qui ouvre l'opéra ait été composée après coup, probablement en 1794 puisque Haydn l'a notée dans l'Entwurf-Katalog en 1794. Bien que cette sinfonia ait été prévue également pour servir de préface à Windsor Castle, un spectacle composé par Salomon, l'impresario deHaydn, il ne fait aucun doute qu'elle a été écrite avant tout pour servir d'ouverture à Orfeo. On retrouve en effet dans le thème principal du presto de la sinfonia, une citation presque textuelle d'un des thèmes de l'air d'Orfeo de l'acte II. S'il s'avère que cette ouverture a bien été composée en 1794, on peut en conclure que Haydn gardait quand même espoir de faire représenter un jour son opéra.

La Musique. La musique de Haydn est magnifique d'un bout à l'autre de l'opéra et il est difficile de dégager des sommets. Les deux premiers actes sont particulièrement inspirés et indiscutablement représentent le sommet de la production de Haydn dans le domaine de l'opéra. L'instrumentation de cet opéra est exceptionnellement riche et comporte en plus des cordes : 2 flûtes, deux hautbois, deux cors anglais, deux clarinettes, deux bassons, deux cors, deux trompettes, deux trombones, deux timbales, une harpe et le continuo. Le cor anglais est un instrument que Haydn utilise depuis ses jeunes années dans des œuvres d'exception comme la symphonie n° 22 Le Philosophe (coïncidence!). C'était, à ma connaissance, la première fois que Haydn introduisait la clarinette dans une œuvre symphonique.

La sinfonia en do mineur qui ouvre l'opéra donne parfaitement le climat de l'oeuvre. On est d'emblée plongé dans une atmosphère tragique, fiévreuse et romantique annonçant Carl Maria von Weber.

Les choeurs jouent un rôle capital. Les plus beaux se situent au début et à la fin de l'oeuvre. Dans le premier (Ferma il piede, o principessa...), le choeur avertit Euridice que des monstres hantent la forêt vers laquelle elle se dirige. Aux appels puissants du choeur (Fuggi, fuggi...), Euridice répond en implorant la pitié (Per pieta, per pieta...).
L'émouvant choeur des âmes sans sépulture (Infelici ombre dolenti...) qui ouvre le 4ème acte me fait penser au Requiem que Mozart entreprendra quelques mois plus tard. L’opéra se termine par un choeur impressionnant avec trombones dans la tonalité de ré mineur (Oh che orrore, che spavento...) qui frappe par sa brièveté, sa densité, sa concentration, son climat de grande oppression jusqu’au roulement de timbales final pianissimo. Cette musique dense et sans air me fait penser à celle du dernier Schumann, le concerto pour violon par exemple. En tous cas, on est loin du cliché du papa Haydn.

Les autres sommets de cet opéra sont les trois airs d'Orfeo dont les audaces (modulations enharmoniques), sans équivalent dans l'oeuvre vocale de Haydn et de la plupart de ses contemporains, durent effrayer le chanteur Davidde, destinataire de l'oeuvre. Le premier air Rendete a questo seno...est précédé par un magnifique solo de harpe, le second air en fa mineur In un mar d'acerbe pene....est une aria di disperazione d'une intensité inégalée dans toute l'oeuvre de Haydn. Orfeo souvent abattu et passif se montre ici sous un jour bien plus énergique et révolté.
La sublime cavatine d'Euridice (Del mio core il voto estremo...) est le sommet émotionnel de l'oeuvre. On note dans l'accompagnement la présence de deux cors anglais.
Dans un opéra à la ligne mélodique si moderne, le célèbre air du Génie, Al tuo seno fortunato...étonne pas son archaïsme, il s'agit d'une aria da capo avec colorature qui nous ramènent trente ans en arrière. Haydn s'est pourtant surpassé dans un air d'une merveilleuse vocalité. Les acrobaties, mélismes, vocalises présentent aisance et naturel et donnent à la soprano l'occasion de montrer tous ses talents et de grimper jusqu'au contre mi soit un demi-ton plus bas que le fameux air de la Reine de la Nuit composé quelques mois plus tard par l'ami Mozart.
Enfin les trois airs de Créonte sont remarquables. Créonte représente la stabilité et la raison dans la folie délirante qui l'entoure. C'est bien lui qui est le philosophe du titre de l'opéra. On cite souvent Sarastro dans le premier air en mi majeur, Il pensier sta negli oggetti...

En tout état de cause Orfeo met un terme à la période allant de 1784 à 1790, celle du grand élan créateur où Giuseppe Haydn compose des oeuvres géniales, la 88 ème symphonie en sol majeur (1787), à mon humble avis, la plus grande des 107, le trio en la bemol majeur pour piano, violon et violoncelle (Hob.XV.14) (1790) et son sublime adagio, le 5 ème quatuor en mi bemol majeur de l’opus 64 (1790) qui impressionna Mozart par son élan irresistible, son extrême beauté mélodique, sa perfection formelle au point qu'il reprit le thème du finale pour son quintette en mi bemol majeur KV 614, la 58 ème sonate en ut majeur (HobXVI.48), etc…

Haydn dirigeant un quatuor. A droite J. Haydn bien reconnaissable, au violoncelle Johann Baptist Vanhal,  au premier plan Dittersdorf et à sa gauche Mozart nettement plus jeune.

L'interprétation.
Celle de Christopher Hogwood (1997) et The academy of ancient music (label l'Oiseau lyre) est la plus estimable, la plus propre et sans doute la mieux historiquement informée. Cecilia Bartoli, Uwe Heilmann et Ildebrando Archangelo y sont excellents.

La plus ancienne (1967), un enregistrement public avec Richard Bonynge à la baguette, présente des défauts importants; en plus d'une prise de son médiocre, des clarinettes remplacent inexplicablement les cors anglais dans la cavatine d’Euridice. Des ornements, des mélismes, des cadences ornent les airs dans un style bellinien, en outre les interprètes ajoutent des suraigus très bel canto dignes des années 1830. Toutefois le timbre de la voix de Joan Sutherland me plait infiniment, de plus le génial Nicolaï Gedda, ténor héroïque, donne à ce personnage d’Orfeo une stature et une épaisseur conforme à l’esprit de l’oeuvre et rend justice au formidable air en fa mineur d’Orfeo (In un mar d'acerbe pene...), enfin on ne peut pas être insensible à la voix extraordinaire de Spiro Malas dans le rôle de Créonte.

On peut aussi voir sur You Tube un très beau film d'une représentation dirigée par Nikolaus Harnoncourt avec le Concentus Musicus et les chanteurs d'exception suivants: Cecilia Bartoli, Eurydice ; Roberto Sacca, Orfeo ; Wolfgang Holzmair, Creonte ; Eva Mei, Genio ; Choeur Arnold Schonberg.

Le Pinchgut opera de Sydney a donné en 2010 une version intéressante sur instruments d'époque, sous la direction d'Anthony Walker (choeur Cantillation). Très intelligemment, les producteurs ont inséré, dans la scène fatidique de la deuxième mort d'Euridice, le sublime poco adagio du trio n° 36 en mi bémol HobXV.22, joué par la harpe qui apporte la plénitude au quatrième acte.

Enfin L'Atelier Lyrique de Tourcoing a monté en 2009 une production nouvelle de l'Anima del Filosofo. Cette dernière propose une lecture philosophique du chef-d'oeuvre de Haydn et Badini, irriguée par l'esprit du Siècle des Lumières. Le mythe devient ainsi une fable. Dans un monde où règnent encore des forces obscures, la philosophie, la raison, la connaissance de soi sont des antidotes. Parce qu'ils les ont ignorées ou négligées et ont cédé à leurs pulsions, Orfeo et Euridice ont perdu leur amour et leur vie. La direction musicale a été assurée par Jean-Claude Malgoire et la mise en scène par Alita Baldi. Hjördis Thebault, Euridice ; Joseph Cornwell, Orfeo ; Pierre Yves Pruvot, Créonte ; Isabelle Poulenard, Génie. La critique unanime a salué ce spectacle avec enthousiasme.
Le fait que ces deux dernières versions ont disparu d'internet et n'ont pas été gravées est un vrai drame.

Au Siècle des Lumières, n'avoir aucune prise sur son destin est une grande frustration pour l'homme épris de liberté. Pour illustrer ces considérations, Haydn a trouvé des accents qu'on ne rencontrera ni dans sa musique passée ni dans celle composée après 1791.

  1. Marc Vignal, Joseph Haydn, Fayard, 1988, pp. 1215-1222.
  2. En fait le King's Theater où devait être représenté Orfeo ed Euridice n'avait pas obtenu la licence accordée par le Roi et le parlement pour exécuter des opéras italiens.
  3. Il ne reste apparemment aucune trace de cette représentation historique. Euridice, Maria Callas ; Creonte, Boris Christoff ; Orfeo, Thyge Thygesen ; Genio, Julanna Farkas, tous placés sous la direction d'Erich Kleiber. Haydn eut des mots très durs pour Rosa Lops, la soprano prévue pour le rôle d'Euridice (1). Il aurait probablement été satisfait par les prestations de Maria Callas, Joan Sutherland et Cecilia Bartoli!
  4. H.C. Robbins Landon, Haydn: chronicle and works, volume III - Haydn in England (1791-1795), Indiana University Press, 1976, p. 324.


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